Le backgammon traîne une réputation de jeu compliqué, et c'est bien dommage, parce qu'elle est fausse. On en comprend les bases en une partie, deux tout au plus. Ce qui prend du temps, ce n'est pas d'apprendre à jouer, c'est de bien jouer, et c'est exactement ce qui rend ce jeu addictif depuis cinq mille ans. Si vous venez de recevoir un plateau ou que vous hésitez à vous lancer, voici tout ce qu'il faut savoir pour disputer votre première partie ce soir, sans avoir à éplucher un manuel interminable.
Commençons par le plateau lui-même, parce que tout part de là. Un backgammon se compose de vingt-quatre cases allongées, qu'on appelle des flèches, réparties en quatre groupes de six. Ces flèches alternent les couleurs, ce qui aide simplement à compter les déplacements, sans signification particulière. Le plateau est divisé en deux par une barre centrale, et chaque joueur possède son côté, avec une zone d'arrivée qu'on appelle le jan intérieur. Chacun joue quinze pions, d'une couleur différente de l'adversaire, et l'objectif tient en une phrase : faire le tour du plateau avec tous ses pions, les rassembler dans son jan intérieur, puis les sortir avant l'autre.
Là où beaucoup de débutants se bloquent, c'est sur la position de départ. Elle paraît arbitraire, mais on la retient très vite. Chaque joueur place deux pions sur la flèche la plus éloignée de sa zone d'arrivée, cinq pions sur une flèche de son côté, trois sur une autre, et encore cinq sur une dernière. Les deux camps sont disposés en miroir l'un de l'autre. La plupart des plateaux de qualité incluent un schéma ou un manuel pour cette mise en place, et après une ou deux parties, vous la ferez les yeux fermés. Ce qui compte à retenir, c'est que les deux joueurs avancent en sens inverse : chacun ramène ses pions vers son propre coin, jamais vers le même.
Une fois les pions placés, le jeu repose entièrement sur les dés. À chaque tour, on lance deux dés et on déplace ses pions selon les chiffres obtenus. Imaginons que vous fassiez un 4 et un 2. Vous pouvez soit déplacer un seul pion de six cases au total, soit déplacer un pion de quatre cases et un autre de deux. À vous de choisir ce qui sert le mieux votre jeu. La seule contrainte, c'est que chaque déplacement intermédiaire doit être autorisé : pour bouger un pion de six cases en passant par une étape, encore faut-il que la case de passage soit accessible.
Le cas des doubles mérite une mention spéciale, parce qu'il pimente énormément les parties. Si vos deux dés affichent le même chiffre, par exemple un double 5, vous ne jouez pas 5 deux fois mais quatre fois. C'est un coup de chance qui peut renverser une partie, et apprendre à en tirer parti fait partie du plaisir. Quand un débutant fait son premier gros double au bon moment, il comprend tout de suite pourquoi le jeu accroche autant.
Reste à savoir où l'on a le droit de poser ses pions, et c'est là que la stratégie commence. Une flèche libre est ouverte, évidemment. Une flèche où vous avez déjà des pions vous appartient, vous pouvez en ajouter sans limite. Une flèche occupée par un seul pion adverse est prenable, et c'est là qu'intervient le mécanisme le plus savoureux du jeu. En revanche, dès qu'un adversaire a posté deux pions ou plus sur une flèche, celle-ci est verrouillée : impossible de s'y poser. Bloquer ainsi plusieurs flèches d'affilée devant l'adversaire est d'ailleurs l'une des grandes tactiques du backgammon, mais n'allons pas trop vite.
Le cœur battant du jeu, c'est la frappe. Quand vous posez un de vos pions sur une flèche occupée par un seul pion ennemi, vous le frappez : ce pion est retiré et placé sur la barre centrale. Son propriétaire ne peut plus rien jouer d'autre tant qu'il ne l'a pas fait rentrer en jeu, en le repositionnant tout au début du parcours selon ses dés. Un pion frappé au mauvais moment peut coûter une partie entière, parce qu'il oblige à tout recommencer depuis le départ pour cette pièce. C'est ce mécanisme qui transforme une simple course en duel tendu, où chaque pion isolé devient une cible et chaque position un calcul de risque.
La dernière phase de la partie, c'est la sortie, qu'on appelle aussi le remplissage. Une fois que vos quinze pions sont tous rassemblés dans votre jan intérieur, vous pouvez commencer à les retirer du plateau. Là encore, les dés commandent : un 6 sort un pion de la flèche correspondante, un 3 sort un pion d'une autre, et ainsi de suite. Le premier joueur à avoir sorti la totalité de ses quinze pions remporte la manche. Attention toutefois, on ne sort jamais un pion tant qu'il reste des pièces à frapper ou à ramener : la précipitation se paie souvent cash dans cette phase.
Il existe une subtilité de score qui vaut la peine d'être connue dès le début, parce qu'elle change la saveur des fins de partie. Si vous sortez tous vos pions alors que l'adversaire n'en a sorti aucun, vous gagnez un gammon, qui compte double. Et si en plus il lui reste encore des pions dans votre jan intérieur ou sur la barre, c'est un backgammon, qui compte triple et donne son nom au jeu. Voilà pourquoi une partie peut basculer d'une victoire honnête à une déroute mémorable en quelques lancers.
Enfin, un mot sur le videau, ce petit dé marqué de chiffres comme 2, 4, 8 et au-delà, présent dans tout coffret sérieux. Il sert à doubler les enjeux en cours de partie. Quand un joueur s'estime en position de force, il peut proposer de doubler la mise. L'adversaire accepte et la partie continue avec un enjeu multiplié, ou refuse et abandonne immédiatement la manche. C'est un outil de pur bluff et de calcul, qui ajoute une dimension psychologique fascinante. On peut très bien jouer sans au début, puis l'intégrer quand on se sent à l'aise.
Et c'est à peu près tout. Avec ces quelques principes, mise en place, déplacements selon les dés, frappe, sortie, vous avez tout ce qu'il faut pour jouer dès maintenant. Le reste, les stratégies d'ouverture, la gestion du risque, l'art de bloquer l'adversaire, s'apprend naturellement à force de parties, et c'est là tout le charme du backgammon : assez simple pour s'y mettre en cinq minutes, assez profond pour qu'on y joue toute une vie sans jamais en faire le tour.
La seule chose qui manque désormais, c'est un plateau sur lequel disputer toutes ces parties. Et entre nous, jouer sur un beau jeu, dont les pions ont du poids en main et dont le plateau a de l'allure, change vraiment le plaisir qu'on y prend.
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